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Critique d’album : « Dreams » par Books Of Moods


Il existe des albums qui racontent une histoire, et d’autres qui donnent l’impression d’être eux-mêmes une histoire en train de se dérouler dans la mémoire de l’auditeur. « Dreams », premier album de Books Of Moods, appartient clairement à cette seconde catégorie. Ce n’est pas un simple ensemble de morceaux : c’est une matière mouvante, qui se dilate, se dissout et se reconstruit comme une pensée juste avant le réveil, lorsque l’émotion précède encore les mots. À travers onze titres, le projet parisien mené par Hugo Sailer bâtit un univers cinématographique intime où le son devient atmosphère plutôt que structure. Le morceau d’ouverture, Space, Pt. 1, ne fonctionne pas comme une introduction classique, mais comme une immersion dans un espace suspendu sans gravité, lointain et pourtant étrangement familier. Dès lors, l’album n’avance pas de façon linéaire : il gravite autour d’états émotionnels la nostalgie, la tendresse, le désir, le calme, et cette légère douleur du souvenir incapable de se nommer.


Ce qui rend Dreams particulièrement captivant, c’est son refus de la précipitation. Chaque titre respire, comme si la musique savait que le silence n’est pas une absence mais une composante essentielle. Slow Day étire le temps jusqu’à le rendre presque liquide, tandis que Travel suggère un mouvement sans urgence, comme un paysage observé depuis un train dont on ne se souvient pas être monté. Même les moments plus dynamiques, comme Fashion Romance, restent contenus, observés plus que pleinement abandonnés. Le cœur émotionnel du disque réside dans son rapport à la mémoire. Plutôt que de présenter la nostalgie comme un sentiment fixe et rassurant, « Dreams » la traite comme une matière instable, constamment réécrite par l’émotion. Happiness et Sunday Mood ne se contentent pas de rappeler la joie : ils interrogent ce que devient la joie lorsqu’elle est filtrée par le souvenir. À l’arrivée de Holidays, l’été lui-même semble déjà se transformer en écho.



Sur le plan musical, l’album puise dans un large spectre de références art-rock, mais évite toute imitation frontale. Les influences se devinent plus qu’elles ne s’exposent : elles sont digérées, transformées en langage sonore propre. On perçoit des résonances d’indie orchestral ample, de pop expérimentale et de narration rock classique, mais rien n’est cité littéralement. Tout est recomposé dans une cohérence singulière. L’une des forces majeures du projet réside dans sa dimension visuelle implicite. Même sans images, chaque morceau semble cadré, comme une scène filmée à travers un filtre doux, où les contours se brouillent tandis que les émotions deviennent plus nettes. Cette sensibilité cinématographique donne à l’ensemble une unité rare, transformant les titres en chapitres d’un même rêve plutôt qu’en morceaux isolés.


Le morceau final, Amoureux, introduit un léger basculement. L’apparition du français ne relève pas d’un simple choix stylistique, mais d’un geste d’intimité, comme si le voyage intérieur de l’album trouvait enfin une langue capable d’en contenir la fragilité. Ce titre ne conclut pas vraiment le disque : il le dissout, laissant derrière lui une sensation plutôt qu’une réponse. « Dreams » séduit parce qu’il refuse d’être compris de manière linéaire. Il invite à la dérive, à la réinterprétation, à la mémoire imparfaite. Comme un film à moitié oublié ou une conversation reconstituée de travers, il prend du sens dans la distance et la répétition. Books Of Moods ne signe pas seulement un album, mais un lieu suspendu silencieux, mouvant où écouter revient à se souvenir de quelque chose qui n’a peut-être jamais existé, mais qui paraît pourtant profondément réel.





écrivain: Charles

 
 
 

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